http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2006-09-20%
2019:27:10&log=lautrehistoire

La longue tradition esclavagiste et génocidaire de l'Europe

Rosa Amelia Plummelle-Uribe

De la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination

L’auteur de «La Férocité blanche» [Albin Michel, 2001], déploie une
argumentation originale et pertinente, que Césaire avait bien sentie
dans son «Discours sur le colonialisme», le lien entre les politiques
d’anéantissement colonial, l’ensauvagement des sociétés européennes
et le choc en retour du nazisme sur ces mêmes sociétés. Afrikara
publie le texte d’une communication de cette militante
afrodescentante, présenté le 15 juin à Berlin dans le cadre du Forum
de Dialogue organisé par la section européenne de la Fondation
AfricAvenir.

http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=1386


Nous sommes réunis ici pour analyser ensemble le lien historique qui,
comme un fil conducteur conduit de la barbarie coloniale à la
politique nazie d’extermination. Il s’agit d’un effort visant à
détecter au moins la plupart des facteurs qui, de manière directe ou
indirecte, auraient favorisé le développement politique et
l’épanouissement idéologique d’une entreprise de déshumanisation
comme la barbarie nazi en Allemagne et au-delà de ses frontières.

Cette contribution est utile à toute démarche qui voudrait mettre fin
à toute sorte de discrimination d’où qu’elle vienne ; à commencer par
cette discrimination qui consiste à trier parmi les crimes pour
ensuite, suivant l’identité des victimes ou parfois l’identité des
bourreaux, sélectionner le crime qu’il faut condamner. Cette
hiérarchisation des crimes et donc de leur condamnation, demeure un
handicap majeur dans la lutte pour la prévention des crimes contre
l’humanité dont le crime de génocide.


Esclavage et trafic d’esclaves

Il convient de préciser tout de suite que, les guerres de conquête et
les crimes liés à la domination coloniale, ainsi que la réduction
d’êtres humains en esclavage, étaient déjà une réalité dans les temps
anciens. Par exemple, lorsque la domination des Musulmans arabes
s’étend vers l’Europe, le commerce d’êtres humains est une activité
millénaire parmi les Européens. Le règne de l’islam en Espagne, de
711 à 1492, a simplement dynamisé la traite d’esclaves intra
européenne.1 faisant du continent un important fournisseur
d’esclaves, femmes et hommes, expédies vers les pays de l’islam.

Les prisonniers, majoritairement slaves, alimentaient le commerce
d’hommes entre Venise et l’empire arabo-musulman du sud de la
Méditerranée. C’est ainsi que dans les langues occidentales, le mot «
esclave » ou « slave » se substitue au latin «servus» pour désigner
les travailleurs privés de liberté. Autrement dit, pendant plusieurs
siècles, des Chrétiens européens vendent d’autres Européens à des
commerçants Juifs spécialisés dans la fabrication d’eunuques.2,
lesquels étaient une marchandise très prisée et fort sollicitée dans
les pays de l’empire musulman.

Des chercheurs, spécialistes de l’esclavage en Europe au Moyen Âge,
ont vu dans le système d’asservissement inauguré en Amérique par la
domination coloniale, un lien de continuité avec les institutions
esclavagistes de l’Europe. Jacques Heers dit que «C’est le mérite
incontestable de Charles Verlinden, sur ce point véritable pionnier,
que d’avoir remarqué que la conquête et l’exploitation coloniales des
Amériques s’étaient largement inspirées de certaines expériences
toutes récentes en Méditerranée et s’inscrivaient en droite ligne
dans une continuité ininterrompue de précédentes médiévaux.3».

J’ai néanmoins choisi d’aborder cette analyse, à partir de 1492 lors
de l’arrivée des Européens dans le continent américain. Et j’ai fait
ce choix parce que, malgré ce qui vient d’être dit, la destruction
des peuples indigènes d’Amérique, l’instauration de la domination
coloniale et le système de déshumanisation des Noirs sur ce
continent, n’avaient pas de précédent dans l’histoire. Et surtout,
parce que la prolongation de cette expérience pendant plus de trois
siècles, a largement conditionné la systématisation théorique des
inégalités y compris l’inégalité raciale dont les conséquences
restent d’actualité.


Premier génocide des temps modernes

Des historiens du 20ème siècle, travaillant sur la conquête de
l’Amérique, sont parvenus à se mettre plus ou moins d’accord pour
estimer le nombre d’habitants du continent américain à la veille de
l’invasion. Il a donc été retenu qu’à la veille du 1500, environ 80
millions de personnes habitent dans le continent américain. Ces
chiffres furent comparés à ceux obtenus cinquante ans plus tard à
partir des recensements espagnols.4.

Il en ressort que vers 1550, des 80 millions d’Indigènes ne restent
que 10 millions. C'est-à-dire, en termes relatifs une destruction de
l’ordre de 90% de la population. Une véritable hécatombe car en
termes absolus il s’agit d’une diminution de 70 millions d’êtres
humains. Et encore, il importe de savoir que ces dernières années,
des historiens sud-américains sont parvenus à la conclusion qu’en
réalité, à la veille de la conquête il y avait en Amérique plus de
100 millions d’habitants. D’un point de vue européen, ces estimations
sont inacceptables, et pour cause ! Si cela était vrai, nous serions
devant une diminution de 90 millions d’êtres humains.

Mais, au-delà du nombre d’Indigènes exterminés, le comportement
collectivement adopté par les conquérants chrétiens a eu des
conséquences qui perdurent. Par exemple, la justification postérieure
de ce génocide a conditionné l’évolution culturelle, idéologique et
politique de la suprématie blanche à l’égard d’autres peuples non
Européens, et finalement à l’intérieur même d’Europe.

La situation d’impunité dont bénéficiaient les conquistadores devait,
fatalement, favoriser l’apparition très rapide de pratiques assez
inquiétantes. Ainsi, la mauvaise habitude de nourrir les chiens avec
des Indigènes et parfois avec des nourrissons arrachés à leur mère et
jetés en pâture à des chiens affamés. Ou la tendance à s’amuser en
faisant brûler vifs des Indigènes jetés dans des bûcher allumés pour
les faire rôtir5. Ce désastre fut la première conséquence directe de
ce que les manuels d’histoire continuent à appeler ‘la découverte de
l’Amérique’.


La solution africaine

Après avoir vidé le continent américain de sa population, les
puissances occidentales naissantes ont fait de l’Afrique noire, une
pourvoyeuse d’esclaves pour l’Amérique. Cette entreprise a désagrégé
l’économie des pays africains et vidé le continent d’une partie de sa
population dans ce qui demeure, la déportation d’êtres humains la
plus gigantesque que l’histoire de l’humanité ait connue. Ici, il
convient de rappeler la situation des pays africains au moment où ils
sont abordés par les Européens.

C’est un fait que, même si le mode de production en Afrique n’était
pas fondamentalement esclavagiste, les sociétés y connaissaient
certaines formes de servitude. Comme nous l’avons dit, au Moyen âge,
l’esclavage ainsi que la vente d’êtres humains, était une pratique
très généralisée et l’Afrique n’a pas été une exception. Depuis le
7ème siècle, l’Afrique noire, tout comme l’Europe depuis le 8ème
siècle, approvisionne en esclaves les pays de l’empire arabo-musulman.

Il semblerait qu’à l’époque, la dimension et les modalités du trafic
d’esclaves n’auraient pas été incompatibles avec la croissance de
l’économie dans les pays concernés par ce commerce d’êtres humains.
Il est d’ailleurs couramment admis que c’est sous le règne de l’islam
en Espagne que l’Europe a commencé à sortir des ténèbres du Moyen
âge. Concernant l’Afrique, on notera qu’au 15ème siècle, malgré la
ponction faite par la traite négrière arabo-musulmane, les pays de ce
continent jouissaient d’un bon niveau de bien être social.
Le dépeuplement du continent ainsi que la misère et l’indigence de
ses habitants malades et affamés, décrits par les voyageurs qui
abordèrent l’Afrique noire au 19ème siècle, contrastent avec les pays
densément peuplés, l’économie fleurissante, l’agriculture abondante,
l’artisanat diversifié, le commerce intense et surtout, avec le
niveau de bien être social décrits par les voyageurs, géographes et
navigateurs ayant abordé l’Afrique noire entre le 8ème et le 17ème
siècle, et dont nous connaissons maintenant les témoignages grâce aux
diverses recherches, entre autres celles de Diop Maes.6.
Entre le 16ème et le 19ème siècle, les guerres et razzias en chaîne,
provoquées par les négriers pour se procurer les captifs, ont conduit
à la destruction quasiment irréversible de l’économie, du tissu
social et de la démographie des peuples africains. Le cumul des
traites, arabe et européenne, au moyen d’armes à feu, le caractère
massif, voire industriel, de la traite négrière transatlantique en
accroissement constant, a causé en trois siècles, des ravages que le
continent n’avait jamais connus jusque là. Ce nouveau désastre fut la
deuxième conséquence de la colonisation d’Amérique.


Une entreprise de déshumanisation

Dans le cadre de la domination coloniale sur le continent américain,
les survivants indigènes, dépouillés de leurs terres furent refoulés
et parqués dans des réserves. Dans le même temps, des millions de
femmes, d’enfants et d’hommes Africains arrachés de chez eux et
déportés dans l’Amérique, furent systématiquement expulsés hors de
l’espèce humaine et réduits à la catégorie de bien meuble ou de sous-
homme. L’infériorité raciale des non-Blancs et sa sœur jumelle, la
supériorité de la race blanche, furent inscrits dans la loi,
consacrées par le christianisme et renforcées dans les faits.
Les puissances coloniales, Espagne, Portugal, France, Angleterre,
Hollande, légiféraient pour se doter du cadre juridique à l’intérieur
duquel la déshumanisation des Noirs devenait légale. En conséquence,
chaque métropole avait un arsenal juridique pour réglementer sa
politique génocidaire dans l’univers concentrationnaire d’Amérique. A
cet égard, la codification la plus achevée aura été le code noir
français7. Promulgué en 1685, cette monstruosité juridique est restée
en vigueur jusqu’à 1848 lors de la seconde abolition de l’esclavage
dans les colonies françaises.
Il est significatif que, au moins pendant les 16ème et 17ème siècles,
pour autant que nous sachions, il n y eut pas une seule voix
autorisée pour dénoncer et condamner l’expulsion légale des Noirs
hors de l’espèce humaine. Même au 18ème siècle qui était pourtant le
siècle des Lumières, aucun de ces grands philosophes n’a,
formellement, exigé des autorités compétentes la suppression
immédiate, réelle, sans atermoiements, des lois qui réglaient ces
crimes.8.


Une idéologie unanimement partagée

On a l’habitude d’ignorer que grâce à la racialisation de l’esclavage
dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, la supériorité de la
race blanche et l’infériorité des Noirs sont devenues un axiome
profondément enraciné dans la culture occidentale. Il faut savoir que
cet héritage pernicieux de la domination coloniale européenne,
combiné aux effets néfastes de la manie des Lumières de tout
ordonner, hiérarchiser, classifier, a stimulé l’émergence d’une
culture plus ou moins favorable à l’extermination des groupes
considérés inférieurs.
Entre le 15ème et le 19ème siècle, toute la production littéraire et
scientifique concernant les peuples indigènes d’Amérique, visait à
justifier leur extermination passé et à venir. Après trois longs
siècles de barbarie coloniale sous contrôle chrétien, un des
principes validés par les catholiques espagnols, est la certitude que
tuer des Indiens n’est pas un pêché.9. Cette conscience fut renforcée
par les protestants anglophones, convaincus qu’un bon Indien est un
Indien mort. Aussi, toute la littérature concernant la bestialisation
des Noir dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, était une
véritable propagande en faveur de la traite négrière et de
l’esclavage des Noirs présentés comme un progrès de la civilisation.
Lorsque finalement eut lieu le démantèlement de l’univers
concentrationnaire d’Amérique, le changement provoqué par les
abolitions de l’esclavage eut une portée assez limitée. D’abord parce
que l’essentiel des structures et des rapports sociaux et économiques
mis en place par la barbarie institutionnalisée, sont restés
quasiment inchangés. Et aussi, parce que le triomphe de la pensée
scientifique sur la foi religieuse a donné à la race des seigneurs et
aux valeurs de la civilisation occidentale, une crédibilité dont la
religion ne bénéficiait plus auprès des esprits éclairés. Désormais,
la colonisation et les actes de barbarie qui lui sont
consubstantiels, par exemple l’extermination de groupes considérés
inférieurs, se feront ayant comme support un discours scientifique.


Une culture d’extermination

Il serait utile une étude très serrée concernant le rôle des
scientifiques occidentaux dans le développement de la culture
d’extermination qui a prévalu au 19ème et au début du 20ème siècle
dans les pays colonisateurs. Malgré son rapport étroit avec notre
analyse, cela n’est pas le sujet central de cette communication.
Mais, nous pouvons néanmoins dégager quelques pistes pour ceux qui
voudraient reprendre le sujet et se renseigner davantage.
Au milieu du 19ème siècle, les Associations scientifiques les plus
prestigieuses semblent avoir été la Geographical Society et
l’Anthropological Society à Londres et aussi, la Société de Géologie
à Paris. Le 19 janvier 1864, eut lieu une table ronde organisée par
l’Anthropological Society sur « l’extinction des races inférieures ».
Il y fut question du droit des races supérieures à coloniser les
espaces territoriaux considérés vitaux pour leurs intérêts.
Dans le “journal of the Anthropological Society of London, vol. 165,
1864” fut publié un compte rendu des débats de la Conférence. Il
s’agissait de savoir si dans tous les cas de colonisation il serait
inévitable l’extinction des races inférieures, ou si jamais il serait
possible qu’elles puissent coexister avec la race supérieure sans
être éliminées.10. A l’époque, l’Angleterre avait déjà commis, outre
le génocide des Indigènes en Amérique du Nord, celui des Aborigènes
d’Australie dont les Tasmaniens.
En France, Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’Ecole
coloniale affirmait : « il serait puéril d’opposer aux entreprises
européennes de colonisation un prétendu droit d’occupation [...] qui
pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de
richesses sans emploi. »11. De son côté, le sociologue français
Georges Vacher de Lapouge, soutenait qu’il n’y avait rien de plus
normal que la réduction en esclavage des races inférieures et
plaidait pour une seule race supérieure, nivelée par la sélection.


Des scientifiques réticents

On remarquera que la plupart des anthropologues allemands, même
convaincus de leur supériorité raciale, ne partagent pas avec leurs
collègues britanniques, nord-américains et français, la conviction
que les races inférieures doivent nécessairement disparaître au
contact de la civilisation. Le professeur Théodore Waitz par exemple,
développe entre 1859-1862 un travail pour contester le bien fondé des
théories propagées par ses collègues occidentaux, engagés dans la
justification scientifique des exterminations commises par leurs pays.
Par la suite, son élève George Gerland fait en 1868 une étude sur
l’extermination des races inférieures. Il dénonce la violence
physique exercée par les colonisateurs comme étant le facteur
d’extermination le plus tangible. Et affirme qu’il n’existe aucune
loi naturelle qui dit que les peuples primitifs doivent disparaître
pour que la civilisation avance. Le plaidoyer de ce scientifique
allemand pour le droit à la vie des races dites inférieures est un
fait rarissime dans cette période de l’histoire.
En 1891 le professeur allemand Friedrich Ratzel publie son livre «
Anthropogeographie » et dans le dixième chapitre sous-titré « Le
déclin des peuples de cultures inférieures au contact avec la culture
», il exprime son hostilité concernant la destruction des peuples
indigènes : « C’est devenu une règle déplorable, que des peuples
faiblement avancés meurent au contact avec des peuples hautement
cultivés. Cela s’applique à la vaste majorité des Australiens, des
Polynésiens, des Asiatiques du Nord, des Américains du Nord et des
nombreux peuples d’Afrique du Sud et d’Amérique du Sud.
(...) Les Indigènes sont tués, chassés, prolétarisés et l’on détruit
leur organisation sociale. La caractéristique principale de la
politique des Blancs est l’usage de la violence par les forts sur les
faibles. Le but est de s’emparer de leurs terres. Ce phénomène a pris
sa forme la plus intense en Amérique du Nord. Des Blancs assoiffés de
terres s’entassent entre des peuplements indiens faibles et
partiellement désintégrés »12. Ce serait le dernier discours dans
lequel le professeur Ratzel exprimerait un point de vue aussi peu
favorable à l’extinction des peuples inférieurs.


Une évolution malheureuse

Les anciennes puissances négrières réunies à Berlin en 1884-1885,
officialisent le dépècement de l’Afrique. L’Allemagne s’assure le
contrôle du Sud-Ouest africain (c'est-à-dire la Namibie), de l’Est
africain (correspondant aux territoires actuels de la Tanzanie, du
Burundi et du Rwanda) et aussi le contrôle sur le Togo et le Cameroun.
L’entrée de l’Allemagne dans l’entreprise coloniale marque un hiatus
sensible entre le discours des scientifiques allemands avant les
années 1890 et celui qu’ils auront après les années de 1890 sur le
même sujet : l’extermination des races inférieures ou leur
asservissement suivant les besoins des conquistadores et le progrès
de la civilisation.
En effet, en 1897 le professeur Ratzel publie son ouvrage «Géographie
politique» dans lequel, l’auteur prend fait et cause pour
l’extermination des races inférieures. Il affirme qu’un peuple en
développement qui a besoin de plus de terres doit donc en conquérir
«lesquelles, par la mort et le déplacement de leurs habitants, sont
transformées en terres inhabitées»13.
La domination économique combinée à des méthodes racistes, a donné
naissance à la suprématie blanche chrétienne. Son idéologie
hégémonique règne sans partage sur la planète et connaît toute sa
splendeur entre la seconde moitié du 19ème et la première moitié du
20ème siècle. Même dans les anciens pays colonisés, l’extermination
des races inférieures tenait lieu de politique officielle.


Une idéologie triomphante

La plupart des pays d’Amérique sont devenus indépendants au 19ème
siècle. Les classes dirigeantes de ces pays, se croient blanches
parce qu’elles sont issues des aventuriers européens qui souvent
violaient les femmes indigènes. Arrivées au pouvoir suite aux guerres
d’indépendance, ces élites se sont toujours identifiées à leur
ancêtre blanc. De fait, elles adoptèrent les méthodes d’extermination
des Indigènes hérités de la colonisation.
En avril 1834, les autorités d’Argentine, pays indépendant depuis
peu, déclenchent la « Campaña del Desierto » (Campagne du Désert),
dont le but est l’extermination des survivants Indigènes qui occupent
la pampa. Dirigée par Juan Manuel de Rosas, devenu Président
d’Argentine à partir de 1835, cette campagne fut coordonnée avec le
gouvernement du Chili. Le premier gouvernement constitutionnel
d’Uruguay, dirigé par Fructuoso Rivera, s’est aussi joint à la
Campagne qui devait transformer ces terres en espaces inhabités.
Malgré la violence extrême de la ‘Campagne’, tous les Indigènes ne
sont pas morts, au grand dam du président Rosas pour qui les Indiens
se reproduisaient comme des insectes. Pour remédier à cet échec, en
1878, par initiative du Ministre de la Guerre Julio Argentino Roca,
le Congrès National argentin vote et approuve la loi « de expansión
de las fronteras hasta el Rio Negro » (expansion des frontières).
C’est le point de départ de la seconde « Campagne du Désert » qui
doit définitivement vider la Pampa de sa population indigène pour
faire avancer la civilisation.


Un espace vital avant la lettre

La « Campagne » a lieu au moment où les survivants Indigènes sont
traqués partout dans le continent. En Amérique du Nord ils sont
massacrés et refoulés afin de libérer un espace devenu vital pour
l’installation de familles civilisées, c'est-à-dire blanches. En
Argentine, l’objectif avoué de la « Campagne » était le même :
Remplacement de la population locale par une population civilisée
pouvant garantir l’incorporation effective de la Pampa et la
Patagonie à la nation de l’Etat Argentin.
Quelques décennies plus tard, Heinrich Himmler défendrait le même
principe de remplacement des populations lorsqu’il affirmait : « Le
seul moyen de résoudre le problème social, c’est pour un groupe, de
tuer les autres et de s’emparer de leur pays »14. Mais, pour le
moment, cela se passait en Amérique et au détriment de populations
non-Européennes. Le Ministre Roca, qui est à l’origine de la seconde
«Campagne du Désert», a même gagné les élections en 1880 et est
devenu Président de l’Argentine.
Bien sûr, quelques voix se levèrent pour critiquer la barbarie des
atrocités commises pendant la Campagne. Mais, dans l’ensemble,
l’infériorité des victimes n’était pas contestée et le gouvernement
de Julio Roca appelé le conquistador du Désert, est perçu comme le
fondateur de l’Argentine moderne. L’histoire de ce pays a retenu
surtout, que c’est sous la Présidence de Roca que le pays a avancé
vers la séparation de l’église et l’Etat, le mariage civil, le
registre civil des naissances et l’éducation laïque. Une des plus
grandes villes de la Patagonie porte le nom de Roca.
Il n’y a pas longtemps, l’historien Félix Luna affirmait sans rire :
« Roca a incarné le progrès, il a intégré l’Argentine dans le monde :
je me suis mis à sa place pour comprendre ce qui impliquait
d’exterminer quelques centaines d’indiens pour pouvoir gouverner. Il
faut considérer le contexte de l’époque où l’on vivait une atmosphère
darwiniste qui favorisait la survie du plus fort et la supériorité de
la race blanche (...) Avec des erreurs, des abus, avec un coût Roca
fit l’Argentine dont nous jouissons aujourd’hui : les parcs, les
édifices, le palais des Œuvres Sanitaires, celui des Tribunaux, la
Case du Gouvernement »15.


Exterminables parce qu’inférieurs

On remarquera que depuis le premier génocide des temps modernes,
commis par les chrétiens en Amérique à partir de 1492, la situation
des peuples non Européens en général et des Noirs en particulier se
trouve rythmée par les exigences de la suprématie blanche. Dans
l’univers concentrationnaire d’Amérique, le Noir expulsé hors de
l’espèce humaine en tant que sous-homme ou bien meuble, ne fut jamais
réintégré ou réinstallé dans son humanité. Et les survivants
indigènes étaient massivement massacrés pour rendre inhabitées leurs
terres.
En Afrique le peuple congolais, sous l’administration de ce bourreau
que fut le Roi Léopold, est soumis à des formes d’asservissement
causant la destruction de la moitié de la population qui est passée
de vingt millions à 10 millions d’habitants.16. Dans ce même
continent, l’Allemagne aussi, comme d’autres avant elle, appliquera
les bons principes de la colonisation. Entre 1904 et 1906, soit en
l’espace de deux ans, les Allemands exterminèrent les trois quarts du
peuple Herero. Sans compter les morts des Nama, Baster, Hottentots,
etc.17.
Dans le cadre de la domination coloniale allemande en Namibie, le
professeur Eugen Fischer va étudier en 1908, chez les Baster
installés à Rehoboth « le problème de la bâtardisation chez l’être
humain ». Les recommandations du chercheur sont sans détour. On lit
dans son traité à propos des métis : « Qu’on leur garantisse donc le
degré précis de protection qui leur est nécessaire en tant que race
inférieure à la nôtre, rien de plus, et uniquement tant qu’ils nous
sont utiles –autrement, que joue la libre concurrence, c'est-à-dire,
selon moi, qu’ils disparaissent.18 »
Ce travail dans lequel le professeur Fischer considérait avoir
démontré scientifiquement l’infériorité des Noirs, fit la gloire de
son auteur dont le prestige alla au-delà des frontières du pays. Des
années plus tard, lorsqu’en 1933 Adolf Hitler arrive au pouvoir en
Allemagne, tout naturellement, le professeur Fischer mettra au
service de la politique raciale du nouvel Etat le prestige et
l’autorité que lui conférait sa condition de scientifique de renommée
mondiale. En fait, ce fut le cas de l’establishment scientifique dans
l’ensemble.19.


Le danger d’être classé inférieur

C’est un fait vérifiable, à la fin du 19ème et pendant les premières
décennies du 20ème siècle, l’extermination d’êtres inférieurs ou la
programmation de leur disparition, était une réalité qui ne soulevait
pas de grandes vagues de solidarité à l’égard des victimes. C’est
pourquoi les dirigeants nazis s’appliquèrent à convaincre les
Allemands que les Juifs, ainsi que les Slaves et autres groupes,
étaient différents et en conséquence étaient inférieurs.
C’est dans ce contexte si favorable à l’extermination des inférieurs,
que les conseillers scientifiques du plan quadriennal chargé de
planifier l’économie de l’Allemagne nazie, poussant la logique de
l’anéantissement plus loin que leurs prédécesseurs, et dans une
combinaison aussi terrible que sinistre entre les facteurs
idéologiques et les motivations utilitaires, ont programmé
l’extermination à l’Est, de 30 millions d’êtres humains.
Dans leur essai « Les architectes de l’extermination », Susanne Heim
et Götz Aly soulignent que les planificateurs de l’économie, choisis
non pas en fonction de leur militance politique mais de leur
compétence professionnelle, fondaient leur dossier sur des
considérations purement économiques et géopolitiques, sans la moindre
référence à l’idéologie raciale. Ils rapportent le procès-verbal
d’une réunion pendant laquelle, les conseillers économiques ont
expliqué en présence de Goebbels leur plan d’approvisionnement
alimentaire.
Ce dernier nota dans son journal le 2 mai 1941 : «La guerre ne peut
se poursuivre que si la Russie fournit des vivres à toutes les forces
armées allemandes durant la troisième année de la guerre. Des
millions de personnes mourront certainement de faim si les vivres qui
nous sont nécessaires sont enlevés au pays.20 » En effet, ce plan
devait faire mourir environ 30 millions de Slaves dans un premier
temps. Mais cela devait assurer l’approvisionnement des vivres
pendant une année et en plus, rendre inhabitées des terres où des
familles allemandes seraient installées.


Une tradition sinistre

Ainsi, Hermann Göring, dont le père fut le premier gouverneur
allemand en Namibie, pouvait dire en 1941 à son compère le ministre
italien des Affaires étrangères, le comte Ciano : « Cette année, 20 à
30 millions de personnes mourront de faim en Russie. Peut-être est-ce
pour le mieux, puisque certaines nations doivent être décimées.21 »
Ceux qui, dans une association extrême de l’idéologie raciste et la
motivation utilitaire, programmaient l’extermination de 30 millions
de Slaves, pouvaient programmer sans état d’âme, l’extermination d’un
autre groupe considéré aussi inférieur, dans l’occurrence les Juifs.
Ce n’est pas par hasard que le Professeur Wolfang Abel : «Chargé par
le haut commandement des forces armées de réaliser des études
anthropologiques sur les prisonniers de guerre soviétiques, proposa
entre autres options la liquidation du peuple russe.22» Le professeur
Abel fut l’élève du Professeur Fischer avant de devenir son
assistant. Ensemble, ils formèrent les premiers experts scientifiques
chargés de sélectionner ceux qui, coupables de ne pas être Aryens
devaient être exterminés à Auschwitz ou ailleurs.23.
Quant aux Soviétiques : « Au 1er février 1942, sur les 3,3 millions
de soldats de l’Armée rouge fait prisonniers, 2 millions étaient déjà
morts dans les camps allemands et au cours des transports, soit 60%.
Si l’on enlève les trois premières semaines de guerre, au cours
desquelles les premiers prisonniers purent puiser dans leurs réserves
corporelles, ce chiffre correspondait à un taux de mortalité de 10
000 hommes par jour.24 »


La tragédie des uns et le profit des autres

La très grande majorité des Allemands, heureuse de se trouver du bon
côté, accepta le fait accompli, c'est-à-dire l’exclusion des non-
Aryens, et en retira tout le bénéfice possible. Il va sans dire qu’à
l’époque, la solidarité à l’égard des groupes considérés inférieurs
ne faisait pas vraiment recette dans la culture dominante. Plusieurs
siècles de matraquage idéologique pour justifier l’écrasement des
peuples colonisés et asservis, n’avaient pas certainement favorisé
l’humanité de ceux qui en profitaient.25.
Comme le dit si bien Aly : « Le gouvernement nazi suscita le rêve
d’une voiture populaire, introduisit le concept de vacances
pratiquement inconnu jusqu’alors, doubla le nombre des jours fériés
et se mit à développer le tourisme de masse dont nous sommes
aujourd’hui familiers. (...) Ainsi, l’exonération fiscale des primes
pour le travail de nuit, les dimanches et les jours fériés accordés
après la victoire sur la France, et considérée, jusqu’à sa remise en
cause récente comme un acquis social. (...)Hitler a épargné les
Aryens moyens aux dépens du minimum vital d’autres catégories.26.»
L’argent spolié aux Juifs d’Europe et aux pays sous occupation
allemande a bien servi au gouvernement nazi pour financer sa
politique sociale visant à favoriser le niveau de vie de la
population aryenne. On comprend qu’après la guerre, tant d’Allemands
pouvaient admettre en privé, avoir vécu la période la plus prospère
de leur vie sous le gouvernement nazi y compris pendant la guerre...


Conclusion

La domination coloniale sur d’autres peuples a toujours fourni les
conditions indispensables pour la mise en place de systèmes
d’asservissement et déshumanisation froidement réglés. Ce fut le cas
dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, où les puissances
coloniales ont inventé un système juridique à l’intérieur duquel, la
bestialisation des Noirs parce que Noirs, se faisait en toute
légalité. Au 19ème siècle, la colonisation britannique en Australie a
renoué avec le génocide commis en Amérique du Nord.
En Afrique, les peuples congolais ont souffert leur Adolf Hitler
incarné par le Roi des Belges qui non satisfait de faire mourir la
moitié des populations, faisait couper la main à ceux qui
chercheraient à fuir les travaux forcés.27. En Namibie, l’Allemagne
coloniale a commis son premier génocide et, je peux continuer mais je
peux aussi m’arrêter. Il y a assez pour comprendre que l’entreprise
nazie de déshumanisation, s’inscrit dans une continuité, jalonnée
sans interruption par la barbarie coloniale.
A la fin de la guerre, les puissances coloniales, victorieuses, ont
décrété que le nazisme était incompréhensible et effroyable parce que
derrière ses atrocités il n’y avait aucune rationalité économique. La
motivation utilitaire ayant toujours servi à cautionner les
entreprises de déshumanisation menées contre d’autres peuples non-
Européens, il fallait absolument que l’entreprise nazie de
déshumanisation soit dépourvue de toute motivation utilitaire. De là,
cette approche réductionniste qui a historiquement isolé le nazisme,
et focalisé l’attention sur les atrocités commises par les nazis, en
faisant abstraction des facteurs sans lesquels, chacun devrait le
savoir, ce désastre effrayant n’aurait jamais atteint la
disproportion que nous savons.


1 A ce sujet, voir Charles Verlinden, L’esclavage dans l’Europe
médiévale, Tome 1 Péninsule Ibérique, France 1955 ; Tome 2 Italie
Colonies italiennes du Levant latin Empire Byzantin, 1977.
2 Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 2, notamment
dans le chapitre II La traite vénitienne et la traite juive, p. 115
et suivantes, et aussi dans le chapitre III La traite des eunuques,
p. 981 et suivantes. Ce livre, devenu introuvable en librairie, peut
être consulté à la bibliothèque du Centre Pompidou et aussi à celle
de la Sorbonne.
3 Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge dans le monde
méditerranéen, Paris, 1981, p. 12.
4 A ce sujet, voir Tzvetan Todorov, La conqête de l’Amérique. La
question de l’autre, Paris, 1982.
5 Voir Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción
de las Indias, Buenos Aires, 1966 et aussi Historia de las Indias,
México, Fondo de Cultura Económica, 1951.
6 Le lecteur consultera profitablement l’œuvre pionnière de Louise
Marie Diop Maes, Afrique Noire Démographie Sol et Histoire, Paris, 1996.
7 Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, 1987.
8 Louis Sala-Molins, Les Misères des Lumières. Sous la Raison,
l’outrage, Paris, 1992
9 En 1972, en Colombie, un groupe de paysans analphabètes a dû
répondre devant le tribunal pour le massacre, avec préméditation, de
dix huit Indigènes hommes, femmes et enfants confondus. Les accusés
ont été acquittés par un jury populaire car ils ne savaient pas que
tuer des Indiens était un pêché et encore moins un délit. Voir à ce
sujet Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche Des non-Blancs
aux non-Aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, 2001.
10 Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes. L’odysée d’un homme
au cœur de la nuit et les origines du génocide européen, Paris, 1999.
11 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, 1955.
12 Lindqvist, op. cit., p. 189-190.
13 Ibid, p. 192.
14 Götz Aly et Susanne Heim, Les architectes de l’extermination
Auschwitz et la logique de l’anéantissement, Paris, 2006, p. 25-26
15 Consulter Diana Lenton, La cuestion de los Indios y el ge,ocidio
en los tiempos de Roca : sus repercusiones en la prensa y la
politica, SAAP- Sociedad Argentina de Análisis Politico
www.saap.org.ar/esp/page Voir aussi Osvaldo Bayer, le journal
argentin Página/12, Sábado, 22 de octubre 2005.
16 Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste
oublié, Paris, 1998.
17 Ingol Diener, Apartheid ! La cassure, Paris, 1986.
18 Benno Muller-Hill, Science nazie, science de mort, Paris, 1989, p.
194.
19 Consulter Muller-Hill
20 Aly et Heim, op. cit., p. 271-272.
21 Ibid, p. 267.
22 Ibid, p. 289.
23 Muller-Hill, op. cit.
24 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, 2005, p. 172.
25 Voir Plumelle-Uribe, op. cit.
26 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, p. 9, 28.
27 Hochschild, op. cit.

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